ITW : Joyce in translation
- margauxpichon

- 14 juin 2019
- 5 min de lecture
Dernière mise à jour : 15 avr. 2020

« Quel est le livre que vous n'avez jamais réussi à terminer ? » C'est la question posée aux auditeurs de France Culture via ses réseaux sociaux. Sur trois mille réponses, c'est Ulysse de James Joyce qui décroche, haut la main, la première place du top 10. Si certains n'ont jamais réussi à atteindre la douzième page du roman, Flavie, elle, a terminé sa huitième lecture. Sans aucun doute, elle a aimé. Cette passion si singulière pour Ulysse et son auteur méritait bien une interview.
Comme pour toute passion, on se pose d’abord la question de l’origine : d’où t’es venu cet intérêt si prononcé pour l’oeuvre du romancier irlandais ?
J’ai d’abord lu beaucoup de littérature française, et beaucoup en traduction, donc ma découverte de Joyce a finalement été assez tardive. J’avais entendu le nom çà et là, mais ma curiosité a vraiment été piquée en 2012 dans un cours de troisième année de licence, option littérature irlandaise, construit autour d’un roman nord-irlandais de Robert McLiam Wilson, Eureka Street (1996), et du recueil de nouvelles de Joyce, Dubliners (1914). Je me suis passionnée pour l’histoire du pays, et Joyce en tant que figure m’a intriguée. Cet écrivain dont la prose a la réputation d’être si difficile à lire, à la fois figure populaire et tout de même un peu élitiste, le projet un peu fou d’Ulysse et sa réputation sulfureuse, aussi, c'est cet ensemble qui m'a fascinée. Dans la foulée, je suis partie à Dublin avec une amie pour Bloomsday, le festival culturel qui a lieu tous les 16 juin en l’honneur de son œuvre. Et alors que nous assistons à la lecture d’un passage de l’œuvre par un vieux monsieur coiffé d’un canotier, au sommet de la Martello Tower de Sandycove où commence le roman, depuis laquelle la mer ondoie sous les doux rayons du soleil de juin : c’est décidé. Ce sera Joyce, et ce sera Ulysse.
As-tu fait de ta passion ton sujet d'étude ou l'inverse ?
Disons que les deux sont entremêlés — j’ai toujours été un peu rat de bibliothèque, mais aussi eu un intérêt très vivace pour le voyage et la culture anglophone au sens large. J’ai eu la chance de partir plusieurs fois aux états-Unis dans mon enfance et adolescence, et donc de faire très tôt l’expérience de l’immersion linguistique, la découverte de tout ce qu’une langue recouvre face aux problèmes de communication que l’on peut rencontrer à l’étranger quand on apprend une langue. On se rend vite compte que tout est nuance, et que la langue est éminemment culturelle. Je pense que c’est là que mon intérêt pour la traduction a pris sa source, mais c’est véritablement en commençant à travailler sur les traductions d’Ulysse que j’ai concrètement pris la mesure des enjeux d’une traduction littéraire.
Peux-tu nous expliquer un peu plus en quoi consistent tes recherches ?
Je compare les deux traductions françaises d’Ulysse (Auguste Morel, Valery Larbaud et Stuart Gilbert, 1929 ; collectif de 8 traducteurs dirigé par Jacques Aubert, 2004), dans leurs versions publiées mais aussi à partir de leurs états antérieurs — les brouillons et tapuscrits des traducteurs qui ont servi au travail d’élaboration, de correction, de révision du texte. C’est une forme de jeu des sept différences à de multiples niveaux, qui permet à la fois de voir comment la traduction de l’innovation a évolué au fil du temps, mais aussi de reconstruire les processus créatifs des traducteurs, la chronologie de leurs choix
Tu es professeure agrégée d’anglais, comment lies-tu ton métier à tes recherches ?
Mon métier en tant que tel n’est lié que de très loin à mon sujet de thèse, puisqu’il s’agit d’enseigner une langue vivante dans le secondaire. Néanmoins, dans le cadre de ma thèse, je suis aussi chargée de cours à l’université, où j’enseigne un cours de littérature irlandaise (Beckett, cette fois), un cours de traduction, et un cours de traductologie. Dans ce cas précis, l’enseignement donne du sens à la recherche, puisque tous ces cours sont en lien avec mes recherches, et me permettent de partager au moins une partie de mes découvertes et de mon savoir avec les étudiants. D’autre part, la thèse est un travail à temps plein — et quand on n’est pas à la bibliothèque ou devant son ordinateur à écrire, lire ou constituer des bases de données, on participe à des formations, colloques, congrès et autres journées d’étude, qui sont l’occasion d’échanger avec d’autres chercheurs.
En quoi cet ouvrage et cette histoire du début du 20ème siècle sont-ils si passionnants pour toi ?
Pour plein de raisons — déjà parce que je m’amuse, avec Joyce, avec le français. On dit souvent qu’Ulysse est un ouvrage qui tombe des mains des lecteurs, et c’est vrai que c’est une expérience de lecture en soi, mais c’est aussi un roman monde et une œuvre pleine d’humour, si riche qu’au bout de maintenant huit lectures je ne parviens toujours pas à m’en lasser. J’apprends plein de choses : sur l’Irlande, sur l’anglais, sur le français, aussi. Par exemple, je suis en train de me constituer un petit bréviaire d’argot des années 1920 à partir de la première traduction ; c’est une manière de redécouvrir sa langue maternelle, à travers ses confins désormais oubliés, entre autres « gouape » (voyou) dans « les brindezingues » (être ivre), « gratte-couenne » (barbier) et « ratafia de grenouille » (eau). C’est aussi passionnant parce que c’est un défi : l’ouvrage est réputé intraduisible, et pourtant on l’a traduit, à plusieurs, deux fois.
« On dit souvent qu’Ulysse est un ouvrage qui tombe des mains des lecteurs, et c’est vrai que c’est une expérience de lecture en soi »
Et puis, la recherche permet de voyager, entre les lignes parce qu’avec Ulysse je passe mes journées dans le Dublin de 1904, et aussi moins métaphoriquement, puisque j’ai aussi souvent l’occasion de partir en pérégrination aux archives, ou pour des événements scientifiques. Pour moi, une grande partie de la richesse se situe dans les échanges, avec les autres spécialistes, avec les étudiants, et puis aussi avec toutes les autres personnes, que ce soit en classe, en conférence, ou même autour d’un verre.
Une telle passion a forcément une influence sur la vie. Qu’est-ce que Joyce a apporté à la tienne ?
C’est mon métier, et j’y passe donc beaucoup, beaucoup de temps. Je crois que l’impact le plus notable, c’est que la découverte de cet auteur a véritablement influencé mon choix de carrière ; et surtout m’a permis de faire la rencontre de nombre de personnes que je n’aurais jamais imaginé approcher un jour ! De nombreux illustres critiques, mais aussi les (re)traducteurs vers le turc, le roumain, le néerlandais, le persan. Je garde un souvenir joyeux et ému de mes rencontres avec Bernard Hœpffner, qui avait fait partie de l’équipe qui a retraduit Ulysse en français en 2004. C’est une fenêtre sur le monde.
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As-tu quelques conseils pour parvenir à lire Ulysse ?
- Commencer par l’épisode 4, « Calypso ». Comme la narration est contaminée par les pensées des protagonistes, entrer dans l’œuvre avec Leopold Bloom est plus aisé qu’avec Stephen Dedalus, l’avatar de Joyce lui-même, en jeune homme.
- Prendre son temps, être prêt.e à ne pas lire un ouvrage conventionnel et à se laisser porter par le texte sans forcément tout comprendre.
- Écouter un ou deux podcasts sur la question, on en trouve d’excellents sur France Culture, notamment un épisode de Sur les docks et des Chemins de la philosphie. Il existe aussi de courtes vidéos disponibles en ligne, qui permettent d’avoir un aperçu de l’œuvre, à l’instar de « Why should you read James Joyce’s Ulysses » de la chaîne TED-Ed ou les introductions à chaque épisode de celle du James Joyce Centre de Dublin.
- Constituer un groupe de lecture pour lire l’œuvre à plusieurs, et aller à Dublin pour Bloomsday ! Le petit guide Romping through Ulysses de la facétieuse compagnie dublinoise At it Again est un bon début.
Photo : Eve Arden, Long Island, New York, 1955



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